(Eds.). Les habitants de l’Ancien monde, eux, ont été châtrés, des « capitaines d’industries sans couilles et sans prestige » au « prolétariat conscient et asexué » (LC, p. 190). Confortablement installée dans le RER, j’entame les premiers mots de « La À la Redonne (HF), des pêcheurs entourent Cendrars comme des pêcheurs furent les amis du Christ… C’est aussi du côté des plus humbles que se trouvent la véritable spiritualité et l’ensemble des valeurs chrétiennes que Cendrars fait sienne dans son syncrétisme personnel : bonté, humilité, simplicité… Dans ce même livre, la banlieue elle-même, « visage exsangue de Paris, tombé sur son épaule, la couronne d’épines de traviole » (HF, p. 313) est assimilée au Christ. Il s’adresse à ceux-ci en les traitant de « farceurs », brandissant contre l’idée d’engagement celle de « liberté ». En 1913, il fait paraître son poème le plus célèbre, la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France. Ils « n’aiment pas les pauvres, les vagabonds, les mendiants », écrit Cendrars (BP, p. 389). Non seulement les usines empoisonnent l’atmosphère, mais elles sont source de nuisance sonore (« tintamarre », BP, p. 386) ; plus qu’un autre, le « travail industriel est maudit » (BP, p. 426). Cendrars appartient aux avant-gardes littéraires du début du vingtième siècle (Apollinaire, Rémy de Gourmont), artistiques (les futuristes) et les premier peintres abstraits (Robert et Sonia Delaunay). Le deuxième texte est dû à la plume féconde de Blaise Cendrars, grand poète et navigateur devant l’Éternel. Cendrars y montre comment toute une civilisation, une conjugaison de forces économiques9, a pu l’amener à ce point ultime où l’homme est réduit à être un assassin pour son semblable ; le meurtre individuel a été rendu possible et a été suscité par une collectivité. cit., p. 434-435). Selon la légende, Freddy Sausey devint poète à New-York dans la nuit du 6 avril 1912. En ouverture, on peut rapprocher ce texte des inventeurs  du vers libre au dix-neuvième siècle (des vers qui ne riment pas), Jules Laforgue qui, avec ses Derniers vers notamment allie vers libres et ironie déjà dans sa poésie. 52Si elle semble s’accentuer dans la dernière partie de son œuvre, la sympathie de Cendrars pour le peuple s’arrête au seuil de la politique. Cendrars se livre à un renouvellement du lyrisme musical dans lequel règne le « faux accord ». C’est peut-être la Révolution ! Il se projette dans de nombreux doubles qui sont autant de miroirs à la construction symbolique qu’il opère de lui-même dans ses « Mémoires ». Les hommes ne sont plus les mêmes, les valeurs anciennes du travail se sont perdues tandis que la politique a tout envahi, corrompant par son atmosphère délétère la simplicité d’autrefois, apportant la discorde dans les relations humaines (BP, p. 411). les poètes en 1913 ne cherchent plus la symétrie du vers mais une forme poétique nouvelle et moderne qui passe par le vers libre. Cette mise en garde prend « à rebrousse-poil les amateurs de littérature engagée27 ». Cendrars cloue au pilori ceux qui craignent la Révolution et la Ceinture rouge, tel cet homme qui, en 1937, déclarait à sa femme : « Mimi, réveille-toi. 21 Toutes ces affirmations sont rattachées, à rebours de la crédibilité la plus élémentaire, à l’année 1924, date à laquelle Cendrars dit avoir « sent[i] venir tout cela »…. Cendrars ressent ce changement dans les conditions d’exercice du travail comme le passage à un règne de « profiteurs » ou de « magouilleurs », qui s’est accompagné d’une modification radicale tout à fait insupportable : le peuple s’est politisé et depuis, le langage est devenu autre, ce qui affecte même la poésie. Ses propositions, radicales, expriment avec une certaine dose de puérilité cet anarchisme latent qui fait le fond de sa pensée (ou de son absence de pensée) politique : « faire sauter tout le bataclan » (B, p. 425) ou arrêter de travailler (BP, p. 394) ! La politique figure comme l’inverse de l’action, maître mot de la constellation idéologique (et esthétique) de l’écrivain, et seule valable à ses yeux. 37Le terme de déclassé revient souvent sous la plume de Cendrars (BP, p. 378). Cette posture, littéraire autant que politique, était entièrement nouvelle dans les années trente31. Symboliquement, le train et métaphoriquement la poésie se situent dans les interstices du genre, « dans les trous ». » (BP, p. 370-371). Blaise CENDRARS publie le poème « Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France » en 1913. 33Le peuple apparaît alors sous la forme de pêcheurs, de pauvres gens (et surtout de braves gens), d’ouvriers et d’artisans aux métiers les plus extraordinaires (égoutier ou scaphandrier), de “tribus” de chiffonniers (BP, p. 423), de romanichels (comme ceux qui logent derrière chez Paquita dans L’Homme foudroyé), de “gitanes”30, de voyous et de titis parisiens, de marginaux, de pauvres ères dépravés, voire abrutis (tel « l’homme aux rats » dans BP, p. 377), « des êtres de la nuit n’appartenant à aucun parti […] des êtres comme il en grouille dans les bas-fonds » (BP, p. 423), d’habitants de la « zone », de mendiants, de gardiens de moutons (BP, p. 434), de saints choisis parmi les plus humbles comme saint Joseph de Cupertino ou frère Jean, pauvre jardinier et saint « de l’humilité pure » (LC, p. 47)…. dans BP, p. 427), mais martèle aussi : « l’usine, c’est le bagne ». 6Du « grand Christ rouge de la Révolution » (dans La Prose du Transsibérien, 1913), jusqu’au souvenir d’une mystérieuse Lénotchka (jeune fille qui aurait été pendue à Viborg : voir LC et HF) en passant par l’épisode révolutionnaire de Moravagine (1926), la Révolution russe figure comme l’arrière-plan d’épisodes d’une vie présentée comme dangereuse6 ; elle alimente le fantasme libertaire et nihiliste de la volée en éclats d’un système contraignant l’individu mais n’est pas associée à l’espoir d’un changement social. Blaise Cendrars renouvelle ainsi de manière très étonnante et iconoclaste le poème dédiée à une dame. Le deuxième texte est dû à la plume féconde de Blaise Cendrars, grand poète et navigateur devant l’Éternel. Blaise Cendrars, de son vrai nom Frédéric-Louis Sauser, est un écrivain d'origine suisse, naturalisé français, né le 1er septembre 1887 à La Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchâtel (Suisse), et mort le 21 janvier 1961 à Le Transsibérien  est le « le premier livre simultané » en accordéon. 25Face à la déliquescence occidentale, Cendrars propose trois modèles : la Chine, où perdure une tradition de Sagesse, l’Angleterre23, incarnant un rêve de grandeur à travers Churchill et la constitution de l’Empire et surtout le Brésil, son utopialand24, nouveau monde où la civilisation n’est pas encore tout à fait parvenue à étouffer les vertus de la primitivité, à laquelle Cendrars associe le don de poésie (voir LC, p. 188), nation « civilisée, humaine et fraternelle » (HF, p. 350), virile à souhait, aux antipodes de l’efféminement et des raffinements de la civilisation. L’ « orage » que constitue le poème est résumé dans le pronom personnel « nous » qui en englobe tous les mots. S’ajoute à la divergence de conception du rôle de l’écrivain dans la Cité, le conflit de générations qui oppose Cendrars (né en 1887) à la génération d’Aragon de dix ans son cadet, de Sartre plus jeune de 18 ans, ou de Camus, dont 26 ans le séparent. Capitalisme et communisme sont deux « faux monnayeurs mettant en circulation exactement la même monnaie de singe » (LC, p. 195), tandis que « notre monde actuel [est] scindé en deux par des fanatiques également matérialistes » (LC, p. 192)21. 48Existe-t-il, selon Cendrars, des solutions politiques aux problèmes suscités par notre modernité et aux conditions de vie misérables du peuple ? Cette rencontre avec le peuple, c’est en effet la guerre qui l’a permise : D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? On soulignera la bizarrerie de la métaphore de l’étranglement à l’aide d’un fil « étranglent, main sadique » qui saisit ces vers et d’un corps représenté par « ces poteaux grimaçants » qui « gesticulent ». Rien ne semble susceptible d’évoluer : « […] ici dans cette banlieue parisienne, […] la misère imprègne tout et pue comme la première fois où j’y ai mis les pieds » (BP, p. 379). In Grenouillet, C., & Reverzy, É. En voici un extrait : On est donc loin de Montmartre. Avec Sonia Delaunay, il crée la Prose du Transsibérien, le premier livre « simultané » :   les vers du poème sont liés à la peinture, des bandes de couleur. OpenEdition est un portail de ressources électroniques en sciences humaines et sociales. À ses débuts, il utilise brièvement les pseudonymes Freddy Sausey, Jack Lee et Diogène. Ce mouvement se rapproche du Parti communiste sous l’action d’Aragon. C’est là qu’en 1943, après trois années de silence marquées par la profonde douleur de voir la France envahie, Cendrars reprend la plume pour une intense période d’activité créatrice : il écrit les quatre impressionnants volumes de ces mémoires « qui sont des mémoires sans être des mémoires ». 42La déploration devant cette « ruée vers la misère » (HF, p. 339) et les escroqueries immobilières dont sont victimes les pauvres émigrants en banlieue conduit même Cendrars à comprendre sinon à épouser « les justes revendications » des ouvriers qui « ont le droit de vivre et [qui] n’ont rien à perdre » (BP, p. 366-369). Correspondant de guerre dans l'armée anglaise en 1939, il quitte Paris après la débâcle et s'installe à Aix-en-Provencea. 17Par leur refus du politique, ces livres contribuent à marginaliser Cendrars dans le champ littéraire d’après-guerre, ce que confirme la grande enquête de Gisèle Sapiro sur La Guerre des écrivains17, laquelle ne retient pas même Cendrars dans la liste des 185 écrivains qui forment son corpus. « Folio », 1996, p. 408-409. A noter que l’ensemble du poème est en vers libres, cad en vers hétérométriques et sans rimes systématique. Ces deux derniers écrivains connurent la consécration littéraire après la Libération. 26 Dès « Le principe de l’utilité », texte figurant dans Moravagine (1926). Il voyage pour le compte de Pierre Lazareff (Paris Soir) ; quand le Front populaire arrive au pouvoir, il s’intéresse à Hollywood : Paris-Soir publie plusieurs reportages du 31 mai au 13 juin 1936. Pauvres toqués ! Le nom de Jeanne de France est polémique car ce personnage de prostituée peut renvoyer également à Jeanne d’Arc, grande figure de l’histoire de France. Cendrars exprime une forme de déception vis-à-vis d’un peuple dénaturé et la nostalgie d’un ordre ancien, anéanti par la grande guerre. 29Au matérialisme de la civilisation occidentale Le Lotissement du ciel oppose la vie spirituelle, le mysticisme et la vie des saints (LC, p. 143) ; certains saints ont d’ailleurs été des victimes de ce matérialisme outrancier (voir LC, p. 144). 36Depuis j’en suis… Cette fusion de l’intellectuel avec l’homme du peuple dans la souffrance partagée, la boue, le sang et l’horreur des tranchées, nombreux sont les écrivains qui ont pu en connaître l’expérience, souvent décisive dans les engagements politiques ultérieurs. 9 « Me voici l’eustache à la main. Encore les boueux ! C’est le poète qui parle et rassure Jehanne, l’invitant à laisser de côté la mélancolie répété d’un vers à l’autre : « Les inquiétudes / Oublie les inquiétudes » car « ton chagrin ricane ». L’œuvre de la dernière période montre combien il a vécu cette Deuxième guerre mondiale comme un drame intime, personnel, réactivant les douloureux souvenirs de la Première. 10La Main coupée reconstruit, trente ans après, des souvenirs dégagés de l’expérience à chaud. 8Contrairement aux apparences, cet engagement n’est pas de nature politique, ce que montre un passage de La Main coupée, qui reconstruit a posteriori et en la fictionnalisant, l’expérience guerrière. Elle signale aussi qu’elle-même et son frère Rémy ont toujours eu des convictions ancrées à gauche. Un cri de désespoir, où sexprime la détresse morale de son auteur, comme le cri dun naufragé, dont voici un extrait : Pour un coup dessai, cest un coup de maître. Après trois années de silence, il commence en 1943 à écrire ses Mémoires : L'Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguer (1948) et Le Lotissement du ciel (1949). Le poème, première œuvre « simultanée » créée de concert avec Sonia Delaunay, est parue illustrée de formes abstraites colorées de la peintre. 7 André Vanoncini, « À chaque guerrier son ennemi : La perception de l’adversaire allemand chez Apollinaire et Cendrars », Continent Cendrars no 11 : Blaise Cendrars : « Je suis l’autre », Champion, 2004, p. 47-59. Il a pris congé de la poésie, et se consacre au roman avec des livres centrés sur la destinée individuelle de personnages hors du commun. C’est à ça qu’aboutit toute cette immense machine de guerre. Troisième partie (V.13-fin) : Les mots du poème traduisent les bruits du train. “Vendémiaire” et “ Zone ” d’Apollinaire ne sont pas sans similitude avec Les Pâques à New-York de Blaise Cendrars. Le train lancé à toute allure sur ses « roues vertigineuses » est poursuivi par des cris, dont on note l’isotopie : « bouches » « voies » malgré l’orthographe, « chiens de malheur qui aboient ». 30 Cendrars féminise le nom des gitans dans L’Homme foudroyé. Selon Michèle Touret, Cendrars visait alors la « bourgeoisie entendue comme ensemble d’individus moyens, heureux de leur médiocrité et dont les préoccupations ne dévient pas de cette béatitude moyenne33 ». Grenouillet, C. 2010. Le Panama ou les Aventures de mes sept oncles est un poème écrit par Blaise Cendrars, achevé en 1914 et publié en 1918.Il est intégré au recueil Du monde entier en 1919, dans lequel il forme la dernière pièce d'un triptyque composé des Pâques à New York (1912) et de La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France (1913). Victime d'une congestion cérébrale le 21 juil… Blaise Cendrars (1887-1961) mène d'abord une vie d'aventurier et de bourlingueur avant d'écrire et de publier ses premiers poèmes. authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books. Le problème de cette conception de la temporalité proprement poétique appliquée au présent moderniste dans la poésie d’Apollinaire, Cendrars et Reverdy est que le temps vertical « bouleverse le temps même de la vie », comme 30Dans ce contexte, le lecteur n’est pas étonné de la détestation de Cendrars pour le “type” social de « l’homme politique ». dans l’œuvre poétique de Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars et Vladimir Maïakovski. »… Cette question fait tourner court l’interrogatoire. 2La politique apparaît peu dans l’œuvre dernière de Cendrars, et toujours pour y être discréditée, qu’il s’agisse de l’action des hommes politiques ou de la scission du monde en deux blocs antagonistes pendant la guerre froide. La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, composée de quatre cents "formules" inégalement rimées et rythmées, est la version poétique d'un premier voyage que Cendrars entreprit, à l'âge de seize ans.

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